Remplacer certains métaux rares par un nanomatériau 100 % carbone, conçu et fabriqué en France : c’est l’ambition d’EFFIBLUE avec le Ginestium®. Cette innovation, née de 14 ans de recherche et d’investissement personnel, ouvre aujourd’hui la voie à une industrie plus souveraine, plus durable et moins dépendante des matières critiques. Virginie Godin, COO d’EFFIBLUE, revient sur les grandes étapes de cette aventure entrepreneuriale aux côtés de Jean-Philippe Ginestet, fondateur d’EFFIBLUE et à l’origine de la découverte du Ginestium®. Elle explique comment EFFIBLUE prépare désormais le passage du Ginestium® vers l’industrialisation.
À quel moment avez-vous compris que le Ginestium® avait le potentiel de changer la donne ?
Virginie Godin : Jean-Philippe Ginestet cherchait une alternative aux métaux rares utilisés dans certaines électrodes, notamment le palladium. Sa découverte du Ginestium® remonte à 2011. Après les premières mesures réalisées au CRMD d’Orléans/CNRS, nous avons constaté qu’il s’agissait d’un carbone pur présentant une structure particulière. Jean-Philippe Ginestet avait aussi mesuré une conductivité électrique particulièrement intéressante. Nous avons rapidement compris que nous étions face à une découverte importante. Nous avons ensuite consacré l’essentiel de notre temps à la R&D, au sein de notre laboratoire privé, pour comprendre, stabiliser et développer le matériau.
Pouvez-vous revenir sur les grandes étapes du développement d’EFFIBLUE ?
Virginie Godin : En 2017, EFFIBLUE a été créée autour de cette innovation. Notre première levée de fonds de 500 000 euros auprès de business angels est intervenue début 2024. C’est le moment où nous avons commencé à « sortir du laboratoire » pour entrer dans une logique industrielle. Dans la foulée, nous avons obtenu plusieurs labellisations, notamment auprès d’AKTANTIS et de Capenergies, puis remporté l’appel à projets i-Démo Région autour du projet M.A.G.I.C., doté d’un budget de R&D de 2,9 M€. EFFIBLUE en est le chef de file. Le consortium réunit deux partenaires industriels, SYMES (Groupe SYNOV) et Avantis Engineering (Groupe AVANTIS), ainsi que les laboratoires ainsi que les laboratoires CNRS & PIIM AMU de Marseille.
En quoi le projet i-Démo Région M.A.G.I.C. a-t-il renforcé votre trajectoire industrielle ?
Virginie Godin : M.A.G.I.C. est un cadre de collaboration public-privé qui accélère la caractérisation et la pré-industrialisation du Ginestium®, technologie propriétaire d’EFFIBLUE. Le projet s’articule autour de deux axes : d’une part, continuer à caractériser le matériau, mesurer ses performances et documenter ses applications potentielles ; d’autre part, préparer les conditions de sa fabrication à plus grande échelle. Cette collaboration se poursuit encore pendant un an.
Les caractérisations effectuées par le CNRS et nos partenaires constituent aujourd’hui un levier de crédibilité essentiel. Les industriels ont besoin de mesures reproductibles, répétables et réalisées par des laboratoires reconnus, avec des protocoles bien établis.
En parallèle, nous poursuivons des échanges qualifiés avec des industriels dans le semi-conducteur, les composants passifs, l’électrochimie, l’optique, le spatial et la défense.
Le Ginestium® répond aujourd’hui à un enjeu de souveraineté des matières premières. En quoi peut-il changer les choses ?
Virginie Godin : Les métaux rares représentent aujourd’hui un enjeu économique, environnemental et géopolitique majeur.
Le palladium et le platine proviennent d’un nombre limité de zones géographiques, notamment la Russie et l’Afrique du Sud. Cette concentration crée une forte volatilité des coûts, des risques logistiques et une dépendance stratégique pour les industriels. À cela s’ajoute l’impact environnemental de l’extraction et du raffinage des métaux critiques : émissions de CO2, consommation d’eau, pollution chimique et pression sur les écosystèmes. L’enjeu n’est donc pas seulement économique ; il est aussi industriel, environnemental et géopolitique.
Le Ginestium® répond à plusieurs enjeux. Le premier est économique : notre ambition est d’offrir une alternative compétitive et moins exposée à la volatilité des métaux rares. Le deuxième est environnemental : notre procédé repose sur une fabrication synthétique, sans extraction minière, avec une empreinte industrielle fortement réduite par rapport aux chaînes extractives classiques. Enfin, le Ginestium® contribue à renforcer la souveraineté industrielle en réduisant la dépendance aux importations de métaux stratégiques. Pour les industriels, cela signifie des coûts plus prévisibles, des approvisionnements mieux sécurisés et une trajectoire plus compatible avec leurs objectifs ESG.
La prochaine étape est celle de l’industrialisation. Pourquoi cette phase est-elle aujourd’hui étroitement liée à votre levée de fonds ?
Virginie Godin : Aujourd’hui, nous sommes dans une phase charnière. Nous préparons une levée de fonds. On sait qu’en France, financer une entreprise deeptech hardware reste compliqué. Nous sommes confiants parce que tous les voyants sont au vert. L’industrialisation et la levée de fonds ont un objectif très concret : créer notre première usine et déployer quatre lignes de production afin de fournir directement le matériau à nos premiers clients.
En parallèle, dans le cadre du projet M.A.G.I.C., EFFIBLUE pilote le développement d’une machine de fabrication dédiée à la montée en échelle du Ginestium®. Cet outil industriel doit préparer, à terme, un modèle de licensing pour les clients ayant de très gros volumes : ils pourront intégrer la production du Ginestium® dans leur propre environnement industriel, sous licence EFFIBLUE et avec un accompagnement technique adapté.
Notre principal enjeu est donc le financement de l’industrialisation. Nous avons une équipe solide et complémentaire, nous disposons d’un nanomatériau dont les performances peuvent être comparables, voire supérieures selon les applications, à celles de certains métaux rares, et nous observons des marques d’intérêt qualifiées de la part d’industriels, y compris de grands groupes.
Nous préparons une levée de fonds de 5 millions d’euros. Une fois cette étape franchie, nous pourrons lancer l’industrialisation et accompagner nos premiers clients.
Quel conseil donneriez-vous à ceux qui souhaitent emprunter le même chemin que vous ?
Virginie Godin : D’après notre expérience, le premier conseil est d’aimer profondément ce que l’on fait. Sans cette passion, il est difficile de tenir sur la durée. Ensuite, la persévérance est essentielle : construire les preuves, réaliser les essais, obtenir les validations… tout cela demande du temps.
Il faut aussi penser au marché. Une innovation doit répondre à un besoin.
Enfin, s’entourer des bonnes personnes est sans doute l’un des plus grands défis. Réunir une équipe compétente, qui partage la même vision et adhère au projet, est un facteur clé de réussite. Lorsque des personnes choisissent de vous rejoindre, c’est déjà un signal fort de la crédibilité du projet.
Comment AKTANTIS contribue-t-il à votre développement ?
Virginie Godin : AKTANTIS nous a beaucoup accompagnés, notamment sur la labellisation du projet M.A.G.I.C. lors de l’appel à projets i-Démo Région, financé par l’État et la Région Sud. Nous avons été aidés pour monter le dossier et préparer les différentes étapes de sélection pour l’obtention de financements publics. Nous avons ensuite remporté le Trophée de la Collaboration Académique lors des AKTANTIS Awards 2025. A travers le réseau d’AKTANTIS, nous avons plus de visibilité. À ce stade de notre développement, la visibilité et les connexions avec les bons acteurs sont essentielles. L’une des forces d’AKTANTIS justement est son réseau qui permet aux entreprises de rayonner.